Le vieil homme dans les étoiles
Publié le 14 Septembre 2017
Le petit homme, qui s’appelait Piètr, était parti.
Il voulait aller loin, très loin, et remonter le Temps.
"Tom-Tom", son petit camion, toussotait et lançait le cri bref qui lui avait valu son nom : Tom-tom ; c’était là sa façon de dire : "Attention, j’arrive". Ce faisant, il avançait doucement sur une route hésitante, en égrenant, dans son sillage, de petits nuages blancs.
Tous deux, Piètr et Tom-Tom, cherchaient les contrées du Rêve et le Pays d’Enfance.
Comment s’appelait ce Pays ?...
Piètr ne le savait plus. Il avait perdu tous ses mots en chemin.
Regardant en arrière, il s’aperçut que sa route était parsemée de trous, mais pas n'importe lesquels, c'était des trous de mémoire…
L’un d’eux était si profond qu’il traversait le plancher terrestre et qu’à travers, de l'autre côté, l’on pouvait voir les étoiles et des régions inconnues du cosmos.
Piètr pensa qu'il avait dû perdre ses mots dans ce grand trou. Aussi, décida-t-il de les récupérer et, s'il y arrivait, de les ranger ensuite dans son camion.
Peut-être retrouverait-il aussi ceux qui conduisent au Pays d’Enfance et des Rêves?
Mais, alors que le petit homme et son camion reculaient, le trou s’agrandit brusquement, si bien que, patatras, Piètr et son camion y tombèrent !
Piètr poussa un cri.
Pourtant, aucune réelle panique ne s’empara du petit homme dans son camion. Les légers nuages blancs qui s’échappaient de Tom-tom les propulsaient dans un univers étrange, peuplé d’une multitude de soleils, d’étoiles, de planètes, d’astéroïdes.
Ils naviguaient dans un océan de trous qui, comme eux, semblaient s’être perdus dans le vide.
Tous étaient en suspension dans l’espace.
Cependant, quand Piètr avait crié en tombant avec son camion, Petit Jean l'avait entendu. Mais Petit Jean n'avait pas besoin de voyager dans le Temps pour habiter l'Enfance, il avait 8 ans et il regardait Piètr avec une grande tendresse.
Il savait que parfois les Pépés se perdent dans les méandres du Temps et, ce n'était pas la première fois que son Pépé s'égarait.
Flottant dans son monde, Piètr, émerveillé, reconnaissait des coins oubliés de son passé.
Ils étaient tous là, du plus petit trou au plus gros, du plus pâle au plus brillant, à serpenter entre les météores et les étoiles, pareils aux cailloux du Petit Poucet. Ils devenaient incandescents, s’irisaient et s’éclairaient quand lui, l’intrépide visiteur des mondes perdus et son camion, s’en approchaient.
Un des trous scintilla intensément. Il contenait l’image d’un chat. Piètr secoua le trou et libéra Tigri, un compagnon de son enfance. Désormais ils feraient route ensemble.
Sur leur route, le petit homme, Tom-tom et Tigri découvrirent, non loin de la Grande-Ourse, un archipel de trous aux images vivantes. Piètr se précipita sur l'une d'elles qu'il pensait avoir perdue il y a très longtemps, en un temps où Tom-tom, son petit camion, était encore neuf.
C'était l'image de son Grand-Père. Encore une fois Grand-Père lui raconta l’histoire de ce Michelangelo qui affirmait que, pour sculpter un ange, il suffisait de le libérer de la pierre qui l’enfermait.
Le petit homme savait maintenant que les pierres et les trous ne sont pas nécessairement vides. Certains, même, sont emplis du Grand Mystère de la Vie.
Piètr ne libéra pas l'image de Grand-Père, comme il l'avait fait pour celle de Tigri, il s'assit longuement à ses côtés avant de repartir. Trop de souvenirs et d’amis peuplaient l'archipel des mémoires perdues, et c’est là que Grand-Père habitait désormais.
Piètr poursuivit son voyage en promettant de revenir le voir.
Il connaissait, maintenant, le chemin des mots perdus.
Comme un enfant découvre ses jouets, le petit homme courait d’un trou de mémoire à l’autre, secouant des bulles de vieux rêves égarés.
Ainsi, il revit des êtres chers, des mots et des souvenirs qu'il croyait effacés.
Ouvrant le plus lumineux des trous, il rencontra une inconnue qui ressemblait tant à sa Mère et à sa Grand-Mère que Piètr crut l’avoir toujours connue !
Souriante, la vieille femme affirma être la Mémoire Gardienne des Origines et recommanda à Piètr de ne plus remonter la route de ces temps passés où dorment les ancêtres.
Ne garde que l’amour que l’on t’a donné, lui dit-elle, range-le sur ton camion et retourne sur Terre parmi les tiens.
Et c’est bien ce que fit Piètr car, depuis toujours, il avait été un enfant sage.
Petit Jean, tout en jouant, regardait son Pépé perdu dans ses rêves et l'écoutait parler de son Pépé à lui, de Tom-tom et Tigri et des habitants de sa mémoire.
Petit Jean le surveillait un peu car il savait que certaines personnes parfois se perdent quand elles sont vieilles.
Sur la route du retour, dans les étendues de la mémoire, Piètr, Tom-tom et Tigri rencontrèrent, sur un petit météore, des vieux souvenirs de musiques, des odeurs de brioches et de chocolat, un Poinçonneur des Lilas qui semait des trous et des confettis dans le cosmos, un Petit Prince, une rose, un renard et un serpent.
Plus loin, ils croisèrent un petit aéronef affrété par un boulanger qui faisait provision de trous pour pâte à pain et pour beignets.
Tom-tom faillit écraser un ivrogne qui titubait le long d’un trou normand avant de bousculer un scientifique penché sur un trou noir.
Tigri, lui, découvrit une planète rose cachée dans un trou perdu, un poisson d’avril y régnait sur un trou d’eau.
Leur route étonnante, fut pleine de surprises.
Un original chantant "Le Trouvère" sur une montgolfière, leur demanda l’heure, mais quelle heure pouvait-il être là où le temps se perd ?
Un homme à longue barbe affirma se chercher depuis qu'il avait perdu la tête lors de la traversée d'un trou de mémoire, si on la lui retrouvait, il serait bon qu'on l'en informe.
Un banquier, ennemi des trous, voulait combler un fond de caisse.
Un industriel dissimulait les trous de la couche d'ozone.
Cependant, Piètr, Tom Tom et Tigri trouvèrent que leurs deux plus jolies rencontres furent celle d'une certaine Alice qui ne regrettait pas d'être tombée dans un trou puisque cela l'avait conduite directement au Pays des Merveilles, et celle d'un Petit Prince qui, depuis son astéroïde B612 où il ramone toujours les trous des volcans, leur a fait un coucou très amical en compagnie de sa grande amie la rose.
Quel voyage merveilleux ce fut ! se dit Piètr, bien décidé à y revenir.
Mais Petit Jean, trouvant que le temps passait, déjà avait pris Piètr par la main, lui disant : "Viens mon Pépé, nous retournons à la maison".
C'était le moment où, dans le jardin, la fraîcheur éteint le soleil et où les ombres inquiètent les enfants.
Tigri et le camion Tom-Tom, chargé de mots perdus, s'apprêtèrent alors, fatigués mais heureux, à dormir dans la tête du vieil homme qui se retrouva sur Terre.
À la maison, Piètr ramenait quelques mots de son escapade, mais, surtout, l'immense bonheur de savoir que rien, jamais, n'était vraiment perdu !
Petit Jean l'avait embrassé et lui avait dit : "Bonne nuit mon Pépé'.
Quand Piètr s’éveilla, le lendemain matin, il était dans son lit, blotti contre son vieux chat Tigri. Son camion Tom-Tom dormait dans le jardin. Le soleil se levait à peine et on apercevait, au loin, dans le ciel, une poudrée d'étoiles.
JMS ©